OCTOBRE 2014 - N°24

Les « digital natives » et l’évidence d’une rupture sociétale

par Gérard Thoris, professeur à Sciences-Po et consultant à Socieco (Sociologie et Economie)

Comment transmettre l’héritage d’une civilisation - ce qui relève de l’histoire longue - à des populations de jeunes « digital natives » qui surfent sur l’instant ? Hier, chacun vivait dans un réseau reçu comme une donnée, la famille, l’école, le travail. Aujourd’hui, la génération née avec internet peut construire son réseau individuel au hasard de rencontres virtuelles. Gérard Thoris fait référence aux travaux de McLuhan pour prendre la mesure de cette rupture radicale.


Rivé à son écran, le « digital native » nous échappe doublement. Physiquement présent, il dose avec subtilité le degré de relation sociale qu’il consent avec son environnement réel. A y regarder de près, il ne s’agit sans doute que d’une façon nouvelle de ne pas se dévoiler en société. Si différence il y a, elle vient du fait que, avec cette attitude, il devient impossible de nouer un dialogue au bout duquel le masque peut tomber. Parallèlement, la nature de l’échange qui se noue avec le monde sur le mode virtuel n’est pas purement rationnelle. Et cela a une influence sur la construction de la personnalité. Hier chacun vivait dans un réseau de relations sociales reçu comme une donnée liée à la géographie, à la famille, à l’école, au milieu de travail... Aujourd’hui, l’influence de ces déterminismes matériels est largement tempérée. Chacun est à même de construire son ou ses réseaux de relations sociales au hasard de rencontres virtuelles. On peut prendre pour hypothèse qu’il le fait à son image et ressemblance, c’est-à-dire qu’il suit les penchants de sa propre nature, même à un moment où son identité n’est pas encore pleinement constituée. Nul doute qu’il s’agisse d’une rupture radicale, aussi bien en ce qui concerne la construction de la personnalité que le formatage du vivre ensemble.

Il n’est pas simple de savoir quelle civilisation nous construisons sur cette base. Mais ce n’est pas seulement un exercice d’école que de chercher à le comprendre. D’abord, les relations entre les générations seront plus faciles à construire si les ruptures sont perçues dans ce qu’elles ont de fondamental. Sous cet angle, le premier réflexe est pratiquement toujours d’insister sur ce qui « ne sera plus jamais comme avant », alors même que cela ne représente pas nécessairement quelque chose d’essentiel. Il convient donc en contrepartie de se focaliser sur les opportunités que les nouveaux objets techniques ouvrent pour permettre à l’homme d’être davantage et plus pleinement homme. Ainsi, ils deviennent source de capabilité, au sens qu’Amartya Sen donne à ce mot. Ensuite, les pouvoirs publics peuvent plus facilement remplir leurs missions s’ils ont une connaissance appropriée des tissus sociaux et des interactions qui s’y nouent. A cet égard, il ne s’agit pas seulement d’avoir un compte Tweeter pour révolutionner la communication politique. Le risque le plus grand est certainement de l’utiliser comme un instrument d’argumentation alors même que la nature de la communication qu’il permet relève de l’émotionnel, du jalon sinon de l’éphémère.

Media chaud, media froid

Malheureusement, la boîte à outils du sociologue est relativement pauvre et, si l’on y regarde de près, elle s’enrichit généralement après les transformations sociétales, pour tenter de les expliquer plutôt que de les prédire. Comme d’autres, nous allons nous inspirer de changements de paradigmes passés pour, l’analogie aidant, tenter d’éclairer le changement présent. Et puisque les outils numériques relèvent de la diffusion de l’information, nous allons tenter d’imaginer ce que Marshall McLuhan aurait dit de leur influence sociétale.

D’abord, il aurait dit que « le message, c’est le medium » . Clairement, cela veut dire que le même message transmis par des médias différents ne sera pas perçu de la même manière. Inversement, « les analyses de ‘contenu’ et de programmation n’offrent aucun indice du pouvoir magique des médias ni de leur puissance subliminale » (id., p. 38). Ainsi, la manière dont un élève vivra une page d’histoire, par exemple les conquêtes de Napoléon, sera radicalement différente si elle lui parvient par le livre ou par une vidéo interactive. Mais, justement, derrière ce mot « vivra » se trouve bien plus que la capacité de répondre à un questionnaire portant sur ses connaissances ou à une dissertation sur l’art de la guerre. C’est un autre aspect de sa personnalité qui sera sollicité et, en appuyant systématiquement sur cet aspect dans le processus d’apprentissage, c’est à un autre développement de la personnalité auquel on assistera.

Mais ce n’est pas facile de caractériser ce changement de personnalité. Marshall McLuhan utilise la typologie binaire de media chauds et froids. « Un medium est chaud lorsqu’il prolonge un seul des sens et […] porte une grande quantité de donnée » (id. p. 41). Le summum du medium chaud est l’écriture alphabétique qui s’adresse à l’œil et, derrière l’œil, à la raison raisonnante ; en même temps, les données transmises par l’écriture alphabétique ne laissent que peu de place à l’interprétation. Au contraire, même si elle ne s’adresse qu’à l’oreille, la communication téléphonique relève du medium froid « parce que l’oreille ne reçoit qu’une faible quantité d’information ». Chacun sait combien il peut jouer sur sa propre intonation pour animer une conversation téléphonique ! La seconde réflexion de Marshall McLuhan aurait donc porté sur la caractérisation des smartphones et autres tablettes : s’agit-il, comme la radio, d’un medium chaud ou, comme la télévision, d’un medium froid ? Vu la nature ambivalente de ces objets, tout choix est une réduction, voire une trahison. Espérons donc ne pas trahir ni notre auteur, ni la réalité en concluant que, comme la parole dont ils sont des substituts, les smartphones relèvent du medium froid. A chacun de voir si les critères qui le définissent pour la parole peuvent être transposés pour le smartphone : « la parole permet une participation dramatique de tous les sens » même si « l’auditeur reçoit peu et doit beaucoup compléter » (id., respectivement p. 100 et p. 42).

Ainsi, les smartphones prolongent l’effet de la télévision plus que celui du livre. A ce titre, leur émergence dans la société ne constitue pas une rupture ; par contre, leur place dans le processus d’identification de soi et de socialisation, de périphérique, risque de devenir central. On sait les difficultés dans lesquelles les instances de socialisation, et d’abord la famille et l’école, ont eu de mal à intégrer la télévision dans les processus d’éducation et d’apprentissage. Pour faire simple, elles ont l’une et l’autre tenté de l’exclure ou, à défaut, de la marginaliser. Cela se comprend bien puisque l’écriture alphabétique, nous l’avons dit, est le prototype ancien du medium chaud tandis que la télévision est le prototype moderne du medium froid. Dans cette antinomie, l’école a botté en touche et la famille a, le plus souvent, capitulé devant la télévision. Mais si l’école pouvait exclure l’appareil télévisé, elle ne pouvait pas empêcher que la télévision ait profondément modifié la personnalité de l’élève moyen. En particulier, si « l’homme alphabétisé subit une profonde séparation de sa vie imaginative, émotive et sensorielle » (id., p. 112) qui permet au maître d’école de se concentrer sur la transmission rationnelle de savoirs rationnels, « l’homme télévisé » est formaté à l’inverse et a besoin vital d’intégrer sa vie imaginative au sein même du processus d’apprentissage. C’est peut-être l’échec à tenir compte de ce phénomène qui explique la montée de l’analphabétisme en France. Quoiqu’il en soit, c’était le maître qui décidait d’introduire la télévision à l’école. Aujourd’hui, c’est l’enfant qui introduit son smartphone ; c’était le maître qui choisissait le programme, c’est l’enfant qui décide de l’orientation de son surf ; c’était le maître qui animait et concluait le débat sur un programme visionné en commun, c’est la cacophonie dans la classe puisqu’il est difficile de construire une synthèse cohérente à partir d’une multitude d’informations partielles qui ne sont pas remises en perspective.

Marshall McLuhan avait beaucoup d’intuitions. Il glissait d’un exemple à l’autre avec une facilité déconcertante. Il était rare qu’il tire une conclusion définitive des observations qu’il rapportait. Mais il ouvrait des perspectives sur la compréhension du réel. A ce point d’étape, il est clair que le processus d’apprentissage ne peut être laissé à la spontanéité des relations entre un smartphone et son jeune propriétaire. En même temps, il ne peut les ignorer. Il faut donc inventer de toute urgence un moyen de les intégrer tout en leur donnant du sens. C’est certainement le principal défi intergénérationnel auquel nous sommes confrontés : comment transmettre l’héritage de notre civilisation – ce qui relève de l’histoire longue – à des populations qui surfent sur l’instant !

1 Marshall McLuhan (1968), Pour comprendre les media. Les prolongements technologiques de l’homme, Paris, Mame/Seuil, traduit de l’anglais par Jean Paré, 1ère édition en 1964. Cette formule bien connue est le titre du chapitre 1 de l’ouvrage.

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